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Bye bye la canaille
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22 sur le terrain
 

 
 
    Joëlle DENIOT
25, bouleverd van Iseghem
44000 - Nantes
    02 40 74 63 35
   
    joelle.deniot@wanadoo.fr












































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































 
 

 
  Auteur Joëlle Deniot,

Professeur de Sociologie, Université de Nantes, membre nommée du CNU

On l’app’lait Rose, elle était belle, elle sentait bon la fleur nouvelle, rue Saint-Vincent… chante Cora Vaucaire qui, pour quelques instants, fait revivre la silhouette fragile de la jeune ouvrière mise en parole et musique en mille neuf cent onze, par Aristide Bruand. A travers ses déclinaisons incessantes des séductions et déroutes du destin sexué du monde, l’univers de la chanson populaire compose, entre compassion et dérision, des portraits de femmes.
 
Un corpus de chansons composé de textes et mélodies du folklore francophone, composé d’éléments du répertoire réaliste à son apogée dans les années trente, mais aussi composé à partir de nouveaux univers musicaux et poétiques d’auteures-compositeures-interprètes émergeant dans les années soixante puis dans les années soixante - dix, permet de suivre la trame des mutations et des invariants mythiques attachés aux personnages féminins voyageant dans l’air commun des chansons.

 
Elles s'appelaient Rose, Nina, Pauline  ou  Louise…
 
" La voix déchire souvent la gorge et
les cris arrachent les canaux par où ils s'échappent.

Il n'est donc pas douteux que la voix et les paroles se composent d'éléments corporels, puisqu'ils peuvent causer des blessures."

Lucrèce, 
De la Nature,
 texte établi et traduit par Alfred Ernout,
Les Belles Lettres, Paris, 1984, 1985
 


 

Sol majeur, la mineur

L
es chansons - art bref ou simple clameur du moment[1] - condensent l'action et le temps. Contraintes à la miniaturisation des plaisirs et des drames, à l'épure des récits et des traits, les chansons seront, dans l'histoire des peuples, ordonnatrices de forces, amplificatrices d'ardeurs. Forces rythmiques, sensitives. Ardeurs fusionnelles, combattantes. Que la chanson puisse être ce miroir des passions publiques et cela de la taverne à la rue, dans les rapprochements des chantiers, dans les rages des échauffourées ou dans les transports de la fête, c'est d'abord ce que nous allons retenir.

Notre idée directrice sera alors la suivante : dans cette économie sensualiste des énergies dont témoignent les chansons populaires européennes et nord-américaines notamment
[2], quelle est la place occupée par l'image et le chant des femmes ?

En première approche une place en retrait, comme semble l'indiquer ces quelques croquis
[3] - tendres ou persifleurs - de servantes, de filles, d'ouvrières qui, sur quatre siècles, vont dessiner le profil social restreint de ce féminin de la plèbe dans le paysage sonore des chansons. Pourtant de tels archétypes de la servitude ne sauraient résumer la part féminine d'un univers populaire des chansons où les femmes sont aussi figures de mœurs aux désinvoltures plutôt déroutantes, puis deviennent, dès leur entrée dans les cafés - concerts, de véritables icônes vocales accédant très vite aux lumières de la scène, après la première guerre mondiale essentiellement.

Car l'image, le spectre musical du féminin, l'imaginaire du sexe de la voix chantée, chantante débordent largement l'anecdote narrative des couplets et des refrains. Sil faut bien sûr compter avec Perrine
[4] qui était servante, avec Jenny ouvrière[5] et Nina[6] - humble vendeuse de fleurs[7] - ce n'est pas pour s'attarder à l'inventaire des petits emplois des filles et femmes du peuple, c'est davantage pour s'interroger sur la note fondamentale de ces portraits : sans doute un horizon coutumier, légendaire de correspondances et de troubles spécifiquement mobilisés par l'association de la femme et du chant, et cela qu'elle y soit simple présence évoquée ou bien interprète, voire même auteure- compositeure.

Compassion farouche d'Antigone, longue plainte de Médée, exaltation des soprani,  des cantatrices dès les premiers opéras : on constate en mode mythique, sur le temps long, la création d'intenses affinités entre les personnages féminins et la catharsis vocale.
Éloignées de la parole débattue dans la Cité, les femmes participent, depuis l'antiquité, à la figuration héroïque des inflexions tragiques, puis lyriques de la voix, ce mouvement, ce moment d'unité de l'être au monde. D'un côté la dénégation du Verbe, de l'autre une quasi parité[8] d'invocation. Ici, nous ne pouvons que prendre acte de ce double registre[9]. Et ceci pour mieux souligner l'enchaînement récurrent, durable du féminin au corps de la voix, ce contour bruissant du tissu langagier. Sans oublier l'ambivalence encore…puisque si Schéhérazade peut suspendre le temps, sauver sa vie grâce à la soie de ses mots, les Bacchantes dans leurs vociférations, anéantiront toute musique. Alors s'il existe bien une puissance d'appel et de sidération du chant féminin, elle advient plus particulièrement :

- A travers "ce don des larmes"
[10] qui blesse et console ; tel celui qui, pour exemple, nourrit tout autant la mélancolie usée d'une Cesaria Evora,[11] que la douleur mordante d'une Gribouille[12]. Tel encore ce chant des femmes roms de Hongrie, propre à enlacer les chagrins des filles et fils du peuple nomade.

- A travers cette énigme du ravissement. Ravissement suprême, sacral lorsque l'on évoque - Ô Gilda, Ô Norma, Ô Desdémone - les grands rôles emblématiques des prima donna, des casta divas les plus fameusement inspirées du Bel Canto
[13]. Ravissement plus ambigu sans doute, quand il s'agit des muses imparfaites de la chanson, cet Ange déchu de la musique.

A travers cette incandescence du tourment. Tourment de la vie dissoute c'est Yvonne George
[14], c'est Fréhel[15] entraînant leurs mélodies dans leur infini désastre, ou l'inverse, à Paris, dans les années mille neuf cent trente.  Tourment de la vie lynchée[16] : c'est ailleurs, Billie Holiday interprétant pour la première fois Strange Fruit,[17] au Café Society à New-york en 1938.

En effet, s'il y a bien mixité psychique de la voix, il y aura division sexuelle, connotation sexuée des gammes sémantiques, des chromatismes expressifs dans les chansons et les chants. Sur base de civilisation duelle, dissymétrique des genres masculin/féminin, on peut dire que la portée d'embrasement du chant des femmes réside en un dévoilement des affects du déchirement
[18]; ce qui tend à inscrire et imposer la voix chantée des femmes dans cette catégorie des voix de possession.

Comme dans la peinture, drapés classiques, baroques
[19] contiennent  les mouvements, les couleurs, sculptant à même la toile, une métaphysique de la lumière souple et du pli, ces voix féminines auraient en charge de retenir en leurs modelés, leurs reliefs, les ombres imprévisibles des visages et du fleuve. En ces ombres phoniques, rythmiques les traces de lumières originelles, d'images tutélaires : celles de la mère, de l'épouse, de l'amante transfigurées par le langage de la stylisation musicale. Dire que l'œuvre de ce chant-là reste liée, en expérience lointaine de stupeur et de chaleur, à l'alphabet de ces souverains corps à cœurs, permet non seulement d'opérer des coupes transversales d'échos, mais permet également de préciser notre questionnement à propos de la texture, de la fibre populaires des chansons et des chanteuses, au centre de notre recherche.

De très nombreuses traditions du chant populaire européen
[20] sortent de l'expérience de ces vies où l'on manque de tout, sauf peut-être des siens et d'éphémères plaisirs de l'être-ensemble. Timbres, paroles, et musiques font corps avec ces dénuements, font œuvre de leur morsure à vif. Comment les femmes vont-elles exister dans cette langue crûment plébéienne du chant des peuples ?

D'abord, on voit les femmes des chansons, sous condition de genre, apparaître dans une infinité de scènes, de tableaux avec variation d'esquisses parfois grivoises, parfois courtoises de la domesticité de domicile  ou d'auberge. Lisette, soubrette, lingère, Fanchette, cordière, chiffonnière, Suzon et autres cousettes, fileuses, Toinette ou Toinon parcourent en besogneuses, en amoureuses ou ribaudes, les compositions des chantres du Pont- Neuf, puis celles des auteurs des cafés chantants en vogue durant le second Empire. A côté du grand peuple salarié, conjointement salué dès 1851
[21], par le chansonnier Pierre Dupont et le poète Charles Baudelaire, elles fredonnent stéréotypes, soupirs, esquives, déconvenues d'un peuple du service. Ne seraient-elles pas, en ce cas, gravures d'estampes de cette autre plèbe, "ces larbins d'Ancien Régime", ce peuple que l'on tiendra en peu d'estime, à l'aulne nationale des cultures politiques, ouvrières de l'époque … et au delà.

Puis, sous augure de Pieta ou de pécheresses, des chanteuses- emblèmes d'un prolétariat mutique, donnent leur version du drame, offrant dans leur présence vocale, une intimisation du souffrir à partager. Nous questionnons ce changement de registre de la sublimation des maux. Comment immergées "dans le grand corps à corps, côte à côte et face à face de la vie"
[22], des chansons dites réalistes et des femmes désignées comme "fortes chanteuses"[23], pour reprendre les premières appellations des salles de spectacle de la fin du XIX° siècle, vont - elles réfracter, styliser bien des mutations du sentiment public de l'essentiel ? Il faut ainsi se demander comment ces chansons - femmes d'en bas vont, entre cri et prière - en noirs autographes, donc - accompagner, rehausser cette métamorphose populaire des passions décisives et secrètes ?

Et bien plus tard, à partir des années 1970, dans un temps de basculement des forces sociales vers une politisation du privé, émergent des répertoires d'auteures-compositeures-interprètes faisant entendre une verve  dissidente, "extravagante" sur le destin des femmes. Claire, Gribouille, Anne Sylvestre, Catherine Ribeiro, Colette Magny, Michèle Bernard, Brigitte Fontaine, Juliette éveillent une autre poétique. Toutes sont rattachées à la mémoire longue du chanter des femmes. Pourtant, entre les notes, entre les lignes flottent de nouvelles mélancolies, des rires décalés, une insolence …Dans ce chant renouvelé du genre, nous interrogeons ce qu'il capte d'images d'un peuple féminin rêvant de sororités politiques et musicales. Mais il s'agit là - à distance du grand public, le plus souvent - d'autres figures militantes du partage solidaire, d'évocations plus lettrées à référer au prisme des peuples opprimés du monde.



La romance interrompue

On a pu dire que la romance, mélodie précieuse de tendre inspiration, avait paradoxalement été la chanson-phare du dix neuvième siècle naissant
[24]. Après le sang, la dentelle celle de l'élégie. Du Premier au Second Empire, accompagnée à la harpe, au piano dans les salons, sur les trottoirs à l'orgue de Barberi, la romance domine[25]. Mais si le siècle est romantique, il est aussi marqué par une industrialisation rapide et une paupérisation accrue. Les plus démunis vont bientôt, dans la chronique sonore des villes, inscrire des timbres, des récits de plus rugueuses factures : éternel retour de la complainte, onde de choc de la Commune.

En effet, c'est le prolétariat urbain, en ses épreuves rudes, qui est au centre de la chanson populaire, à l'aube du vingtième siècle français…et cela pour quelques décennies encore. Mais ce feu commun des relégations, des carences, des inquiétudes -"on avait faim comme des loups"
[26] - connaîtra deux types rivaux de flamboyance. D'un côté, la chanson sociale, humanitaire[27], écritures d'hommes - ouvriers d'imprimerie, du bâtiment, journalistes, commis - convaincus par le poème didactique du chant ; défendant ce répertoire au sein d'associations, de goguettes actives jusqu'à la seconde guerre mondiale. Et sur l'autre versant, des chansons réalistes,  chansons vécues[28], voix de femmes - en errance - jouant des fulgurances, murmures, lueurs pathétiques d'un chant qui, dans les salles de concert, atteindra son acmé dans les années trente.

On imagine aisément que la chanson sociale égrainant héritages républicains, communards, socialistes et libertaires - celle qui enthousiasma Lénine lors de son exil à Paris
[29] - et la chanson réaliste à scénarios largement fatalistes, passivement dénonciatrice tout au plus, soient culturellement discordantes. Chanson prolétarienne, chanson des pauvres gens. Les mots font sonner la différence…Pourtant, l'une et l'autre n'évoluent pas sous un régime de simple d'opposition du masculin au féminin, qui dirait surtout chansons robustes contre chansons tremblées et conclurait muse rouge contre larmes noires. Ce rouge et ce noir là  parfois se côtoient. Alors plus que l'évident clivage de ces deux univers chansonniers, ce sont les points incertains de leurs voisinages et recoupements que nous souhaitons dégager.

La chanson dite sociale, humaine, humanitaire ou de révolte déploie de grandes trames où se succèdent "des labeurs puissants"
[30], "des masses profondes"[31], "des corps exploités"[32], des "Jean la plèbe"[33], des "fils de la glèbe"[34], une multitude de "sans sou ni maille"[35], vêtue "d'obscurité et de suie"[36]. Rouge, la chanson sublime les fardeaux et les résistances d'un peuple dont elle ne gomme pourtant pas totalement le féminin. Au contraire. La prolétaire n'est pas le prolétaire et ces textes commencent à le dire vraiment. Ouvrières à domicile, couturières en grève vénérant l'aiguille qui aide à soutenir leurs droits[37], parias de l'extrême[38] les femmes exemplaires de la chanson ne sont plus les domestiques. Une fois leur ouvrage différemment qualifié, elles deviennent alors compagnes d'une plèbe industrielle que le rêve politique peut magnifier, comme en témoigne au mieux, cet hommage[39] précisément dédié à :

« 
Celles qu'on oublie
Q
ui ont les yeux rougis
P
ar la fatigue et par les veilles
D
ans leur misérable et triste logis
L
eurs doigts légers font des merveilles.
C
'est un salaire de misère,
U
ne aumône de quelques sous
Q
ue reçoit chaque mercenaire
I
l faut augmenter ce salaire
E
ntendez-vous… »

Celles qu'on oublie, en l'occurrence … ce sont les ouvrières à domicile, comme l'indique le sous-titre de cette chanson composée par Xavier Privas,  celui qu'on surnomma « le prince des chansonniers » dans les cabarets de Montmartre au début du siècle dernier, l'ami de Gaston Couté, cet autre barde de l'injustice.

Plaçant sœurs, filles et femmes dans cette geste d'avenir des foules faméliques mais insurgées, les chansons sociales retouchent, dynamisent - bien avant la première guerre mondiale - l'image d'un peuple féminin, ce que fera, sous des modes à la fois plus ambigus et plus marquants, la chanson réaliste. Si ces groupements amateurs « de la chanson vraiment peuple 
»[40] des « goguettes fraternelles »[41] proposent une image sonore modifiée des femmes de la plèbe, c'est que ces dernières vont entrer comme parolières et interprètes dans le chant de l'épopée sociale.

Il y eut Germaine Sillon
[42] avec ses sonnets antimilitaristes. Il y eut Maud Geor[43], Germaine Cailor, Jane Monteil dont on salue "les voix chaudes, caressantes, enveloppantes comme une sonorité de violoncelle, sachant traduire la poésie des âmes faubouriennes[44]". Leur audace pionnière ne manque pas d'évoquer la hardiesse inaugurale des égéries de la chanson babouviste[45], nous rappelant alors - et seules les archives s'en souviennent - que les femmes citoyennes, quelques-unes du moins[46], sont entrées dans la chanson populaire iconoclaste de combat, dès le Directoire.

Comme en tout chant populaire
[47], la part de l'ombre y creuse ses méandres. Les chants vigoureux de l'Idéal et des "poteaux"[48] n'excluent pas la leçon des ténèbres. "Souvent, au milieu des chansons sociales se glissait une note moins soufflée de béatitude, un chant douloureux".

« 
Les meules ont l'air d'écraser
D
u silence dans leur torpeur
E
t le butoir ankylosé
C
rible de la nuit sur mon cœur
M
on cœur déjà si plein de nuit
E
t que le silence poursuit
T
oujours, toujours depuis le jour
O
ù finit mon dernier amour.
L
'odeur du buis, l'odeur du glas
U
n temps de neige, un soir d'ivresse
M
'attristent moins que la tristesse
D
es moulins qui ne tournent pas. »[49]

Les plus anciens témoins
[50] repensaient alors à Gaston Couté, cet enfant perdu dans la révolte, qui interprétait, rue de Bretagne, en plein Marais, « sur une estrade drapée de velours cramoisi[51] », Va danser, La Julie jolie et Les moulins morts. Car Gaston, le truculent, le beauceron, le patoisant sera aussi cette voix taciturne d'un peuple paysan. Mais c'est également Xavier Privas, Jehan Rictus, Henri Picard, Eugène Bizeau le vigneron, le libertaire qui vont, dans leurs chants de révolte, d'indignation, penser les défaillances du rêve, suggérer la présence de ces « siroccos personnels »[52] dont la fantomatique oppressante régnera dans la chanson réaliste.

Moments couleur de mélancolie sauvage au Lapin Agile, Gaston Couté qui hurle, mais ce n'est plus de rage, « le désespoir secret de chacun » ; Francis Carco décrit combien, avec ses compagnons de plume et de chansons, ils firent de fréquents voyages dans les plus obscures ruelles du cœur : « Il y avait des soirs où nous étions tous ivres et quelques-uns de détresse, d'un abandon affreux mais il n'y paraissait pas. Sans le pauvre Couté /…/on se fût peut-être aperçu de rien. Mais il criait souvent et très fort/.../pour arrêter le scandale, nous chantions aussitôt à tue-tête, et dans la salle on ne s'entendait pas »   …

Chanson rouge et chanson noire - politiquement éloignées - tissent la toile d'un tragique populaire dont le réalisme poétique affranchi, inquiet, envoûtant d'après trente six … condensera le plus pur : chansons de Marianne Oswald, images de Marcel Carné.

Entre ces deux étincelles du chant populaire, il y aurait donc de rares mais réelles symétries, celle de la parole émue, de ce qui s'évanouit, « dans les cieux assombris 
»[53]. Puis, à cette parenté d'ambiance, il faut ajouter d'autres échanges. De même que compositions et prestations circulent entre cabarets montmartrois et cafés ouvriers chantants, de même les paroliers du « peuple souverain » vont rencontrer les grandes interprètes réalistes des salles parisiennes…Elles porteront plus haut, plus loin quelques refrains vifs ou cruels. C'est Fréhel, la « reine des apaches », l'amie de Marianne Oswald chantant les couplets de Montéhus, les airs de Gaston Dumestre. C'est Damia reprenant La veuve de Jules Jouy sur une musique de Louis Loréal, militant des cafés chantants ; c'est Damia encore créant Tout fout le camp, chanson pacifiste, en 1938.

« 
Nous sommes maîtres de la terre
N
ous nous croyons presque des dieux
E
t pan ! Le nez dans la poussière
Q
u'est-ce que nous sommes des pouilleux »[54]

C'est Paul Groffe, ancien ouvrier métallurgiste, républicain et pacifiste au répertoire d'Eugènie Buffet avec Le cabaret de Marianne, en 1923. C'est aussi bien Piaf aidant François-Henri Jolivet à publier ses Chansons sociales et satiriques en 1956, au soir impécunieux de sa vie. Don des mots, don des souffles, attachements, hommages, mémoires interférentes. Souvent clivés, ces deux registres de la chanson vont parfois côte à côte, jusqu'à l'invention féerique d'une osmose. Maud Geor, l'enchanteresse de la Muse Rouge et Yvonne George, la belle « plus belle qu'une étoile », amie de Robert Desnos, l'interprète de Hardi les gars, Pars, Le petit bossu ne faisant qu'une seule et même personne. Elle aurait « avec sa voix qui prenait aux tripes 
»[55] chanté dans les milieux libertaires, avant ses succès de scène à l'Olympia en 1925. Cette image d'une chanteuse réaliste traversant, en passagère clandestine, la chanson sociale, est un rêve sans doute. Le rêve de May … May Picqueray, l'aïeule anarchiste que nul hélas, ne confirme et que le maigre indice d'une complainte acerbe ne saurait valider.

« 
Et si je me marie
E
t que j'ai des enfants
J
e leur cass'rai un membre
A
vant qu'ils aient vingt ans
J
e ferai mon possible
P
our leur gagner du pain
L
e restant de ma vie
p
our qu'ils n' soient pas marins … »[56]

Depuis longtemps par nécessité, on chantait, à gorge déployée, dans les rues ; les chanteurs exerçant un de ces petits métiers de passage, tenant aux carrefours, dans les cours, la place de mendiants actifs. Durant le dix neuvième siècle, période où l'historien Claude Duneton précise que « beaucoup de belles voix 
»[57] furent contraintes à cet expédient, le personnage de la cigale, de la Malibran des rues prend forme sociale et affectuelle.

«
D'un tartan vers la taille étreinte[58]
E
coutez-la sous les autans
E
st-ce soupir, menace ou plainte?
S
a voix a d'étranges accents.
N
ous sommes aux jours de fringale,
B
ourgeois, fermez bien vos maisons ;
M
es sœurs, les petites cigales,
O
nt fini leurs chansons. »

Déracinée, affamée, déambulant la chanteuse des rues symbolise la pauvreté radicale au féminin. Dans la chanson, elle est la figure matricielle d'un peuple en rupture de tout bien et de tout lien. Portant ses infortunes comme un cilice, à même la peau, à même la voix qu'elle livre au chaland, elle devient près de sa sœur de dérive, chanteuse du trottoir.

« Cette voix de douleur appartient à une pauvresse qui, au milieu de la chaussée, marche, chante et de temps à autre s'arrête pou ramasser les sous qu'on lui jette de tous les étages/…/Née à Paris, d'abord décolleteuse de cuivre, obligée de quitter ce métier à cause des émanations de métal qui dévorent/…/un soir de détresse infinie et l'estomac vide, elle est allée au hasard des rues et en renfonçant ses larmes, elle s'est mise à chanter/…/ Passants, qui êtes émus, donnez à la Malibran des rues, car c'est la voix de la misère faubourienne dans sa détresse inexprimable 
»[59]. Sous la plume de Jehan Rictus, toute l'allégorie biographique du chant de la mendiante, est là.

Entre les deux estompes- saltimbanque ou prostituée- de la femme plébéienne, chacune, corps de pauvre, pauvre corps et corps public de femme à la rue, il existe bien des affinités. Ce qui n'échappe ni à la chanson sociale, ni à la chanson réaliste. Pour l'une, elles sont les emblèmes injuriées du prolétaire dont le chant doit graver la peur et la peine à l'eau forte. Pour l'autre, la pauvresse côtoie la gueuse dans une même danse de pitié érotique qui constitue l'un des charmes troubles de ce répertoire. A moins que les deux morales ne se mêlent dans quelques couplets libertaires qui, croyant dénouer le conformisme - on pense à L'amour facile de Charles gille, à L'amour libre de Paul Paillette, à la Déchéance d'Eugène Bizeau - s'en tiennent au même air de complaisance sur « les Vénus en haillons ».



Détails de genre
 

  Dans le canevas de la chanson réaliste, un véritable nuancier de défaites, défaites des personnages, défaites des rencontres, défaite insensée de l'être. Au centre du motif, il y a une femme vagabonde, tant désenchantée, peut-être damnée qui, sous exposition scénique, chante sa manière « d'aimer et mourir » au pays chaloupant des guinguettes et de l'accordéon. Sur fond de misère du monde, toujours, mais en références, tropes et représentations modifiées.

Complaintes et chansons sociales, nous l'avons développé, gardent bien trace de ces vies "à la marche sans but", dans les figures de rue rémanentes de la cigale, de la lorette ou de la mendigote. Mais les chansons réalistes vont proposer une autre dimension à ce miroir de l'histoire populaire. En effet, ce répertoire sombre va, pour la première fois systématiquement rehausser, transcender peut-être, en figures ritualisées de scène, ces figures de vie aux marges de l'égarement, du désœuvrement, du licite, de l'effacement. Ces figures de vie prolétaire aux marges de la vie dé-figurée … figures de prolétaire sans prolétariat, cette fois ; autrement dit   figures isolées du cri sans rêve d'avenir auxquelles on donne, de plus en plus exclusivement depuis la fin de la première guerre mondiale, un visage de femme, un visage bouleversé. Ainsi peut-on en quelques traits saillants, restituer le synopsis de cette métamorphose des passions alors en gestation et dont la chanson réaliste instille le murmure et l'éclat.

« Ce n'est pas la guitare que j'entends quand il joue, j'entends quelqu'un qui hurle, qui me parle, mais pas du tout une guitare, toujours la mélancolie de quelque chose qui, à chaque instant, s'efface ». A la manière de Romane, guitariste, évoquant la musique de Django
[60], on pourra se demander : Que peut-on entendre dans une chanson ? De quelle métaphore du monde est-elle l'air, la danse et la chair ? La chanson se nourrit de cultures tacites … celle du battement, du pas, de l'oreille, du soupir, du ton du regard, du geste. Elle appartient à ces « cultures d'avant la lettre »[61] et comme telle se rattache à l'archéologie des peuples et du populaire. Plus proche d'une aistesis[62] rythmique, plastique que des langues lettrées, comme toute musique, elle est médium et message des silences. Aussi, un tel art pourra t-il atteindre des cimes passionnelles, une puissance ignée, dans l'histoire et la culture de ceux et celles qui, d'ordinaire, par habitude,  nécessité, résignation ou lassitude immense se taisent.

Si la chanson n'est jamais plus grande que lorsqu'elle devient parade contre l'oppression, l'aliénation, qu'elle se fait archet contre le fusil, arme pour désarmer l'ennemi
[63], elle peut toutefois accéder à d'autres grandeurs. Moins héroïques. Moins épiques. Ce sera le registre de la chanson réaliste - geste poignante de descente dans les zones sous-marines d'une détresse.

Quand pleure mon violon, pleure aussi mon cœur chante tout simplement Schnuckenack Reinhardt, pourtant cette symbiose relève d'une alchimie complexe. De fait, si cette chanson réaliste elle-même correspond bien à l'un de ces rares moments où le travail musical s'accorde à des symbolisations profondes projetant l'onde stylistique vaste du chant d'un monde, c'est qu'elle est aussi le creuset d'une double transfiguration : transfiguration théâtrale et transfiguration sémantique des archétypes populaires du chant dont voix et mythes féminins vont justement être les relais de circonstance.

Sur base marchande, la chanson, en ces débuts du siècle dernier, commence l'aventure de sa représentation spectaculaire. Pour la chanson réaliste, c'est toute sa substance dramatique qui s'en trouve chamboulée. De source vitale, d'objet de transmission, d'impulsion de l'être-ensemble, elle devient texture, couleur, personnage à contempler, aimer, haïr en tous sens et sensations : l'éloquence d'un gestuaire, les vagues désirantes, invocatrices d'un timbre, les faces palpitantes d'un visage, l'espace d'un décor. Dans cette représentation, la chanson devient lumière, image et graphe de la vocalité … elle se donne à voir, intègre des valeurs picturales
[64]. Obscurités des ruelles, du firmament, images carmin du soir pour la rage et le crime : la chanson réaliste devient toile. Chanson à voir, elle est déjà chanson à peindre[65], portant son « habit de lumière, dans l'ombre du chagrin »[66] chantera Léo Ferré.

« Le passé balayé », « les amours oubliées », la cavale, les galères et toute solitude bue, les interprètes de la chanson réaliste sont comme des éphémères, des ombres en suspens dans le vide de leur chant. Par un cumul d'écart à la vie confortable et aux bonnes mœurs
[67], elles incarneront l'étrange énergie du cru, par rapport à la civilisation du cuit. Devenue figure de scène, la vie ténue des "paumés" se transforme en fable de l'ensauvagement inspiré. Sous une double modélisation. L'ensauvagement des meurtres et des délits. La vie prolétaire exténuée, s'efface ; l'exclu menacé prend l'allure menaçante du voyou. La chanson, la chanteuse s'accordent avec Jules, Gino, Dédé et autres gueules d'amour, bons danseurs et sinistres gigolos.

L'autre versant de cet ensauvagement inspiré, c'est le modèle des délaissés, des vagabonds. Forains, abandonnés dans le froid et la faim, mais aussi nomades primitifs d'une route sans fin, rappel d'une errance, elle-même symbole d'une « humanitude » où toutes les marges et bohèmes - chanteuses d'en bas, saltimbanques d'à coté, mécréants en dehors des pistes - peuvent, dans les métaphores des chansons, fraterniser … comme en celle-ci, bien plus tard …

« 
Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
O
u qui ne vivent pas, c'est selon la saison
C
e sont de drôles de types qui traversent la brume
A
vec des pas d'oiseaux sur l'aile des chansons…/
L
eur femme est quelque part au bout d'une rengaine
Q
ui vous parle d'amour et de fruit défendu »...[68]

Monde de la poisse, bistrots louches, hôtels de passe et sordides garnots … les gens de peu redeviennent des vauriens. L'utopie du prolétariat ne passe pas la rampe, on garde les refrains "des mômes de la cloche"
[69]. Et voilà triste, gaie ou bien saoule, la figure des vaincus. Mais ceux qui ont perdu l'avenir, ont pourtant gagné en universalité de compassion, de com-plainte  - en l'occurrence - dans le miroir retrouvé de l'antique destin dont le chant des femmes est le messager. Le temps n'est plus, reste le passé immense, son empreinte océane dans le regard et la voix d'une Fréhel par exemple, dont le film de Jean Duvivier[70] conserve l'étonnante archive.
 

  « Parmi les gueux et les proscrits
L
es émigrants au cœur meurtri
I
l dira, regrettant Paris
O
ù est-il mon moulin de la place Blanche
M
on tabac et mon bistrot du coin
T
ous les jours, pour moi, c'était dimanche
O
ù sont-ils les amis, les copains ?
O
ù sont-ils donc[71]?...


Tandis que la chanson de Scotto se déroule sur son rythme de java, tandis que la caméra se rapproche, c'est toute la transe de la mélancolie que l'on lit, que l'on espère sur le visage, le masque vocal de Fréhel, peut-être la plus puissamment habitée par cette fin de rêve d'un entre-deux mondes. Le temps n'est plus, reste l'ivresse chatoyante, folle, anomique de l'instant. Des mondes sociaux disjoints peuvent s'y associer ponctuellement dans la chanson.





Débine d'en bas et débauche d'en haut paradoxalement se rencontrent, en épisodes brefs - "amis de hasard que le hasard sépare"
[72]. La bamboche orgiaque, l'étau de la douleur donnent la mesure. Certaines chanteuse deviennent étoiles de haute noce. Non que les distances sociales et symboliques s'amenuisent, mais entre confusion des marges, partage crédule des bohèmes, attrait des contraires et même ultime enlacement des lassitudes, des œuvres filmiques, poétiques, romanesques nous signalent que des transferts se glissent, que des langages de figuration de cet Autre de la fange s'ébauchent, que des langages de sublimation de cette altérité bannie resurgissent.

Sur de nouvelles traductions, sur de nouveaux malentendus, le peuple se fait de nouveaux amis ! Dans la civilisation des lettres notamment. Celle-ci est en mal d'un style primitif perdu, les chanteuses populaires lui en offriront les plus envoûtantes allégories.

En témoignent Colette, s'attardant au portrait de Fréhel
[73], Robert Desnos[74] ébloui par Yvonne George, Jean Cocteau par Edith Piaf et Suzy Solidor. Chacun(e), pour ces dernières prendra le lyre d'Orphée. Si l'on sait que Mac Orlan , que Francis Carco aiment à célébrer leur tendre préférence pour le monde des filles et de l'accordéon, il est plus inattendu, de croiser, dans la littérature anglo-saxonne, Virginia Woolf élégante et lointaine aristocrate, en révolte contre "l'illusion réaliste", mais livrant au fil d'un monologue intérieur très fluide, cette lyrique apparition de la chanteuse des rues, sous un ciel londonien des années 1920[75] :

La chanson primitive se déversait en ruisselets qui s'enroulaient sur le trottoir et tout au long de Marylebone Road, descendaient vers Euston, fertilisant le sol, laissant sur leur passage une empreinte humide ; de sa main serrée, elle agrippait sa jupe, et elle sourit en empochant son shilling, et tous les yeux indiscrets qui la dévisageaient semblaient ne plus exister et les générations se succédant - le trottoir était bondé de bourgeois pressés - disparaissaient comme des feuilles, faites pour être piétinées, trempées, macérées et transformées en humus par cet éternel printemps…

C'est ainsi que la passante hagarde des rues prend ici l'ampleur d'une figure tellurique ; épiphanie intemporelle faisant corps avec la terre, elle est principe féminin et cosmique. Toutefois si dans cette efflorescence créative autour de la chanson, Virginia Woolf choisit - proche en cela de la topique freudienne de la femme archaïque - d'imaginer la pauvre chanteuse en totem géant du vivant, de l'organique, et de l'engloutissement natif, les chanteuses de la scène réaliste seront, elles, bien davantage inspirées par les messages d'une religion populaire tournée vers les grandes sanctifiées, les grandes icônes d'une théologie mystique, réactivée durant cette période de la III° République
[76].

Fréhel, Piaf vouent un culte déclaré à Sainte Thérèse de Lisieux, celle qui a inversé Dieu en image bienveillante de la toute - puissance maternelle, celle qui vénère un Christ de Miséricorde, épris seulement d'amour sacrificiel.

A côté des pauvresses, des filles de la plèbe, la chanson rouge exaltait une héroïne ; une femme guerrière, une être affranchie
[77], à la nudité altière, aux mœurs et aux amours sans nostalgie … un petit équivalent métaphorique de la liberté[78] d'Eugène Delacroix, avec en prime, un zeste de libertinage à l'envers du tableau. La chanson réaliste n'a pas cette hardiesse de l'Idéal, mais elle s'enracine dans le clair obscur du présent : cet imaginaire du féminin compris entre dévotion et abjection.

Elle se bâtit essentiellement sur le tissage immémorial, obsédant de la féminité catholique : sur fil de trame, le thème de la Madone, sur fil de chaîne, celui de pécheresse … mais toujours en leurs nuances les plus oblatives, les plus humainement abandonnées. Et c'est grâce à ces interprétations d'orante, grâce à leurs chants traversés par une tradition mystique affective, qu'au delà de l'antique image du destin, ces femmes vont ouvrir l'espace d'une nouvelle intériorité du souffrir, qu'elles vont incarner, dans l'art populaire, cette métamorphose des passions, qui est en œuvre tout au long de ce premier tiers du siècle dernier.

« 
Je chante
j
Je suis saoul
T
rès saoul
Ç
à n'a pas d'importance
A
ujourd'hui,
D
emain,
P
eu importe »[79]

Peu importe oui, puisque l'instantané musical refonde l'accord communautaire, qu'il enveloppe toute peine de son manteau. Et si bien des cultures populaires de la chanson européenne ont pour axe le thème du malheur, cette alarme du chant est aussi rite de partage ; ce malheur fait chœur
[80]. Il est tourment jeté dans l'effusion de l'entre soi.

Or la chanson réaliste de scène rompt avec cette plainte collective. Elle inaugure - sous modalité plébéienne - un chant de solitude plus individuée
[81], un chant du pâtir, appréhendé dans sa dimension subjective …Ce chant transgresse le fier tabou des larmes. Il dévoile l'intimité radicale de la douleur d'aimer et mourir[82]. On a changé de répertoire pathétique. Ces femmes déclassées, souvent brisées, font basculer le chant de la déploration du sort commun vers l'épanchement des blessures secrètes.

« M
on cœur est au coin d'une rue
E
t roule souvent à l'égout
P
our le broyer les chiens se ruent
L
es chiens sont des hommes, des loups /../
M
on Dieu que votre créature
N
e souffre plus. Reprenez là. »[83]

Parfois, elles vont plus loin dans l'épreuve sacrificielle du chant. Souffle vif et cœur mort, elles chantent comme on chavire, comme « on marche dans la nuit 
»[84), tandis que l'on franchit les crêtes inouïes des déchirements.

Ceux qui l'entendirent cette nuit-là ont cru entendre quelqu'un chanter de l'au-delà.

Et ce soir là, devant le Versailles, à New York, une foule religieuse et vampirique à la fois étaient venue contempler la douleur de la reine Piaf…

C'est au Versailles aussi, qu'elle tituba  et se mit à crier I am a dog, I am a dog
[85]

Dans ces chansons circulent la métaphore d'une extase. La voix y est donc objet de fascination par excellence. Les chanteuses en question la découvrent comme " vertige d'une indépendance", comme "évasion", comme "un autre monde", une consolation, comme "un pouvoir sur les autres",  "comme les adolescentes découvrant brusquement leur beauté" déclare Monique Lange dans son ouvrage sur Edith Piaf
[86].

Les observateurs, critiques, journalistes, hommes de lettres en saisissent la gravitation pulsionnelle - on parle pour ces femmes de voix venues du sexe
[87], de voix venues du ventre[88]. Puis à l'inverse, ils en décrivent la céleste iconicité : Sa voix, c'était un cri d'amour. Sa foi : elle irradiait comme sortie d'un tableau du Greco[89]. Trop de corps ou trop d'aura, voix - femelle ou voix de l'ange, le chant de ces femmes recèle toute l'ambivalence du sacré. D'un sacré, ici, bien caractérisé par les stigmates de la féminitude et par l'énigme de la sauvagerie. Car ce chanter survient dans l'expérience brute de la rue. Ces chants sont incultes, ils adviennent sans maître de chant. Ils semblent être de la nature de ceux qui ne s'apprennent pas, si ce n'est « dans le ventre de la mère », comme le raconte les familles gitanes de musiciens andalous, abritant ainsi les virtuosités et l'âme de la voix dans les origines du monde, les baptisant ainsi des valeurs sacrées de leur source utérine et de leurs emprises maternantes.

Ces voix d'imploration sensitive ont aussi de violentes vociférations. Elles sont la plaie et le couteau, le ressac mélodique d'un délire d'abandon qui cherche à submerger son destinataire idéal, attendu ou encore bien assis sur « son siège canné qui touche la scène 
»[90]. Dans ce sublime d'en bas, les chants parlent de descente aux enfers, l'ange y décrit sa chute[91]. Comme en tout paradigme de la féminité sacrale ( ô Salomé ) le pur à l'impur se mêle - et paradigme aggravé pour elles, pour raison sociale - ces glorieuses ne chanteront que le cantique de leur propre déchéance, captant un peu de la puissance d'envoûtement du martyr. Et si Piaf est en ce sens, la plus exemplaire, toutes les chanteuses réalistes sont poursuivies par ce théâtre primitif de la souillure. La Pierreuse, rôle convenu du music-hall fournira le costume « jupe noire, corsage échancré, des bas en toile d'araignée, un turban rouge au cou et sur la tête la traditionnelle perruque en casque, où saigne un camélia »[92]. Et tous les avatars de Marie-Madeleine, gueuse, rageuse, aguicheuse, amoureuse, droguée, trucidée, suicidée feront florès dans la chanson et cela, en des nuances farouches et funèbres dont la plume lucide et âpre de Colette semble se rapprocher, et cela à la différence des visions adoucies ou goguenardes de la petite prostituée de Montmartroise diffusées  ultérieurement par l'hagiographie filmique[93] ou littéraire[94]:

« L' espèce n'est pas rare, en pays montmartrois, de ces filles qui crèvent de misère et d'orgueil, belles de leur dénuement éclatant /…/ gaies, saoules, la dent prête, jamais douces, jamais tendres, boudant au métier et "travaillant" tout de même. Les hommes les appellent  "sacrées petites charognes" avec un rire de mépris complaisant, parce qu'elles sont de la race qui ne cède pas, qui n'avoue ni la faim, ni le froid, ni l'amour … »

La chanson rouge avait pour quête imaginaire et motif de foi, la figure ouvrière de la révolte. La chanson noire, celle de la solitude victimaire. Via l'archétype de la femme hors-la-loi sociale, familiale et morale, la métaphore prolétarienne du manque s'est creusée en figure originelle de la perte …Au delà de cette allégorie de l'abîme, tous les effondrements, arrachements du vivre sont appelés en cette exposition du sentiment, lieu d'un échange moins collectif qu'intersubjectif. Chanteuses du peuple, elles traduisent un "je" féminisé de la passion, dont le dévoilement constitue l'un des centres émotionnels de l'époque.

Images d'ascension en catastrophe, menaces d'éclipses, scintillements d'étoiles dont la nouvelle industrie du spectacle vulgarise déjà la mode et le désir, visages et voix d'un tragique christianisé, ces femmes ambivalentes, non pacifiées seront les figures certes éphémères, toutefois incandescentes d'un de ces moments forts de partage entre plebs et populus. En témoigne ce rappel de la vague de leurs chansons dans les œuvres de haute culture …


«C
'est fou ce qu' j' peux t'aimer
C
e qu' j' peux t'aimer dès fois
D
ès fois j' voudrais crier…/
C
ar je n'ai jamais aimé
S
i jamais…/
C
'est sûr que j'en mourrai…/ »

Ce refrain est posé en lisière lancinante, murmurée du poème Durassien de l'amour et de la mort dans Savannah Bay
[95]. Le souhait d'Alain Resnais pour le scénario d'Hiroshima[96] : je veux que cela ressemble à un chanson de Pïaf témoigne encore de cet rare effort de convergence vers un sens commun de la beauté et de la culture. Et c'est justice pour celle - Madame Edith Piaf - qui aurait pu prendre pour devise Ma seule histoire d'amour, c'est vous. Echarpe qu'une autre déroulera, plus tard …


Comme le fil d'une faux…
 

 


L
a chanson féminine du déchirement, après le Libération, va épouser d'autres formes, plus distanciées, sur des scènes plus confidentielles. Certes, Edith Piaf continue à subjuguer par la puissance du corps singulier de sa voix et l'on cherchera longtemps après elle, à reproduire "ce miracle" de l'envoûtement de la chanteuse populaire. Mais dans les cabarets de la "rive gauche" des année 1950-1960, si l'on maintient l'accordéon et l'orgue de barbarie, si Cora Vaucaire, Catherine Sauvage chantent toujours Aristide Bruand et Montmartre, si Barbara, à ses débuts, reprend les succès de Xanroff, d'Eugénie Buffet, d'yvonne George, si Sabine Sabouraud, jupe noire et foulard rouge rejoue le personnage de la pierreuse sur la scène de L'Ecluse, c'est désormais en demi-teintes, pour garder trace de langues enfouies, pour prendre, en tonalités affinées, la mesure des choses passées.

La poétique de l'interprétation s'est déplacée des implications physiques, radicales de la voix vers les suggestions du phrasé et l'aura du verbe. On a renoué avec les caractéristiques françaises d'une chanson qui privilégie le sens et cela, de la tradition des goguettes à celle des caveaux.

Et c'est dans la mouvance de ce retour "artisanal" de la chanson à texte que des femmes, auteures - compositeures - interprètes vont s'engager pour faire entendre des passions, des indignations, des tumultes hors loi du genre. Sur ce registre, Anne Sylvestre sera l'une de premières iconoclastes qui fera courir, en son répertoire, toute une farandole de prénoms féminins :


P
auline,
R
onde Madeleine,
M
adelyne,
J
eanne-Marie,
M
athilde,
M
arie Géographie,
C
lémence…

Autant de prénoms anciens, autant d'occasions de chanter le basculement de la vie : la fin du tragique
[97], l'amour plus léger[98], l'avenir ouvert[99]. Cette trame allégorique des prénoms scelle d'ailleurs le lien entre les figures ancestrales du petit peuple des servantes, cousettes, lingères ou autres employées à domicile de la chanson traditionnelle et les nouveaux horizons féminins rebelles dont l'auteure se fait ouvertement porte-parole.

Dans "le portrait de mes aïeules", qui possède la grâce fluide d'une chanson de toile, qui juxtapose entre "Mathilde au piano" et "Madelyne avec son bonnet à tuyaux", des tableaux intimistes à la manière des maîtres hollandais, l'auteure-compositeure exalte cette continuité des mondes féminins de l'histoire.

« 
Je vous appelle à la rescousse
J
e vous appelle à mon secours
F
emmes en qui j'ai pris source
M
ais dont l'image tourne à court
Q
ui ne demeurez dans l'histoire
Q
ue sous la forme de portraits
ô
vous dont l'œuvre dérisoire, jour après jour, se défaisait
J
e vous appelle et je commence derrière l'immobilité
D
e vos maintiens de convenances à deviner la vérité
E
t quand monte en moi la colère que désespérément
J
e crois retrouver au bout, la lumière
C
'est vos visages que je vois »[100]

Les figures de femmes que ce chant met en filiation semblent d'ailleurs plutôt se référer à des enchâssements ruraux, des ascendances petites-bourgeoises, provinciales aux ardeurs sourdes. C'est ce peuple de femmes aux maisons bien rangées, aux vertus ménagères qui est convié à la subversion des mœurs et à la nouvelle dynamique solidaire. De chanson en chanson, s'égrène tout un paysage d'alliances sororales fabuleuses, initiatiques qui, de rondes en berceuses, défont et refont le monde en plus harmonieux. La dimension de ces peuples, peut-être devenus pour quelque temps, ou pour quelque illusion, peuples - sœurs est plus affective, plus maternante, plus tactile, plus rieuse que républicaine. Mais ce chant du grand sentiment sororal est aussi celui de la souveraineté du sujet. De fileuse, de brodeuse la femme de la chanson est devenue centre de la toile …

«
Je suis le centre du motif
J
e suis l'araignée prise au piège
J
e suis l'égoïsme tardif…"

déclare Anne Sylvestre, en ce refrain enchanté de l'indépendance, elle-même chantera plus tard encore l’écrire pour être égoïste, pour se dissoudre dans les mots
[101]. Cette première génération de parolières - interprètes[102] est contemporaine de l'émergence politique du féminisme. Leur chant, sans être strictement militant, est porté par ces débats publics. Colette Magny, Anna Prucnal, Claire mettent leur insolence dans le combat. En effet, c'est plutôt l'énergie d'une émotion étranglée par le sarcasme qui guide leur pas et leur voix. Il est vrai que la mise en dérision des servitudes et des pouvoirs, la maîtrise du rire critique - après le partage des larmes- le voyage dans la géométrie de l'absurde s'inscrivent bien en rupture sacrilège des règles du genre sexué de la pratique chansonnière. C'est sans doute Brigitte Fontaine, baptisée la diva hors- la - loi qui maniera, au plus loin, ces outrances « du rire fou », baladant ses chansons imprévisibles en tenues de scène extravagantes, en tenue de voix acérée, précise « comme le fil d'une faux »[103].

Comme en cet exemple :


«
J'ai perdu
M
on chapeau et mon caleçon
J
'ai gagné
L
'amour fou du roi des lions
J
'ai perdu
L
a raison, le chemin
J
'ai gagné
L
'art de délirer sans fin
Y
' a une drôle d'odeur dans la cuisine.
Y
' a une drôle d'odeur dans la cuisine"[104].

Comme en cet autre, encore :

« 
je sais même pas parler un langue étrangère
J
'ai pas fait un travail sur mon corps
E
t je suis incapable de passer l'aspirateur
P
arce que je suis conne »[105].

Les femmes qui chantent, en ces gammes, depuis les années 70-75, ne font pas qu'accompagner le mouvement des mœurs. Elles proposent d'autres dires, un Autre féminin et d'autres féminités.

« 
Reste - t- il en vos cœurs une braise,
F
emmes de silence et de vent.
L
es mots ne souffrent pas qu'on les taise
S
i longtemps.
L
ors cueillir ceux qui flottent dans l'air tout près.
P
renez ce chant à quatre mains
L
e courage vous viendra bien … »[106]

&


« 
Je cherche un compagnon de race
U
n insoumis congénital
D
échiré
H
abité
D
e verbe à naître, d'amour à crever.
E
t puis un autre encore,
U
n autre encore.
J
'ai le ventre plus grand que les yeux ..."[107]

Il n'est bien sûr pas question de suivre toutes les variations de cette mosaïque chansonnière qui réfracta ponctuellement  fait divers, événement, épopée, lyrisme, utopie, chronique ordinaire et puis soubresauts policés de cette histoire. Nous aimerions seulement nous demander d'une part si cette prise de parole musicienne constitue bien une transgression durable de style et de sens, dans l'art de chanter le destin des femmes ? En outre, il faut se demander dans quelle mesure ce chant dissident des genres, peut encore s'entendre comme art du peuple.

Difficile d'opérer quelques coupes dans cette production diversifiée, foisonnante, mais à s'y risquer cependant, on constate d'abord que plusieurs auteures-interprètes de la première
[108], puis de la seconde génération[109], placent leurs chants dans le sillage et la demeure des grandes voix populaires féminines. Que ce soit sous forme d'une réinterprétation des thèmes "classiques" de la condition féminine fixée par le répertoire traditionnel[110], sous forme de réadaptations des chansons emblématiques d'une Yvette Guibert[111], d'une Eugénie Buffet, d'une Edith Piaf[112], sous forme encore d'une composition originale sur le thème précis de cette filiation réenchantée - on pense, en particulier, à rimes féminines crée par Juliette Noureddine, dite Juliette - ce répertoire s'écoute aussi comme miroir de résonances.

En effet, il semble que la langue musicale de ces auteurs vienne parfois se ressourcer - images vocales et traces sémantiques comprises - aux figures matricielles d'un chant de femmes. Ainsi cette langue, de chansons en chansons, laisse t-elle flotter dans l'air quelque aistesis de la connivence ordinaire de l'entre soi féminin, faisant alors à sa manière, surgir un peuple … de l'art modeste des chansons.

Temporalité chansonnière et (ou) temporalité des symbolismes sexués, l'utopie, dans ces vies de femmes chantées, s'adosse aux lyrismes du passé. Si plusieurs de ces auteurs s'avancent comme filles des peuples-chanteurs, comme héritières d'un féminin pluriel en eux, c'est également avec l'écho des chants de douleur (Brigitte Fontaine, Juliette, les plus démesurément bouffonnes, sont aussi les plus funèbres
[113]) ; c'est également avec l'évocation d'héroïnes révolutionnaires historiques, continuant ainsi à puiser à cette sève des inflexions rouges et noires[114], issues en France, du XIX° siècle industriel, de ses révoltes et de ses répressions.

Dans ce faisceau des lumières noires du chant féminin
[115], attachées au dialogue de l'amour,  de la mort, de la perte…on retrouve Barbara, Catherine Ribeiro, mais aussi Pascale Vyvère, Isabelle Fontaine, Jo Lemaire, Anouk, Martine Kivits etc, pour ne prendre en contrepoint, que des interprètes presque anonymes ayant entre 30 et 40 ans. Même si les univers musicaux sont très différents, elles chantent toujours la sublimation de ce destin tragique …La douleur qui fascine et le plaisir qui tue…Un tragique intime qu'on pourrait dire débarrassé de son aspect victimaire, et pourtant pas totalement. La figure allégorique de la prostituée déchue et de la délaissée suicidaire sont toujours là. On est toujours dans " le soleil noir de la mélancolie" atténuée par les nuances assagies de la tristesse. Une tristesse plus pensive aussi.

"
Entre l'homme aux photos
S
ur la table de nuit et le corps familier allongé sur le lit,
I
l y a trente ans de bouts de ficelles abîmées par le temps,
P
our maintenir au port un bateau  qui fout le camp
J
'ai pas vu le temps passer
L
es enfants ont grandi
J
e les vois moins souvent, juste pour garder les p'tits
E
t je vieillis sans haine Comme a vieilli ma mère,
V
aincue par le miroir sans avoir fait la guerre."[116]

Sagesse du partage des larmes, chant se maintenant dans l'économie d'une plainte assourdie, libération d'une érotique aux notes graves -  il suffit de se remémorer l'interprétation âpre et frémissante de Catherine Ribeiro dans « Qui a parlé de fin » - ces chants portent l'ardeur, le trouble des existences inquiètes … vacillement, crise où s'ancre leur proposition émancipatrice, et par conséquent leur dimension d'art populaire et cela malgré leur discrétion sur les scènes multimédiatiques. En ligne d'inspiration croisée ou parallèle, ces chants féminins-là sont aussi gardiens d'une mémoire politique féminine. Michèle Bernard, dans ses dernières chansons, retrace le chemin de Louise Michel, militante, exilée, rêvant de peuple libéré et d' humanité renaissante :

« 
Sous les niaoulis
L
ouise apprenait à lire
A
ux petits-enfants de la Canaquie
S
ous les niaoulis
S
ous les niaoulis
L
ouise à quoi rêvait-elle
L
oin des barricades et loin des fusils
S
i loin du pays[117]… »

On ajoutera donc à la sororité de l'entre soi, du tragique, celle de la raison. Car en ces figures matricielles du chant féminin se recomposant, si l'on a trouvé les figures du deuil, on trouve plus rarement, mais fermement affirmées, les figures pionnières de ce demos féminin citoyen de l'Agora inséré dans les heurts et les débats de la chose publique. Dans ce registre, l'histoire de la chanson témoigne à la fois de l'ancienneté du thème et de l'ambiguïté de son traitement. La femme libre
[118], titre de 1896, contant les trois épisodes républicains de l'émergence d'un peuple féminin souverain, nous en décrit en mode rieur, l'impossible réalisation.

« 
Monsieur Chaumette au Club plaçait ce propos de calibre…
E
st-il bête ce Condorcet
Q
ui veut la femme libre ! Molière avait cent fois raison
L
a faridondaine, la faridondon
Q
u'elle tricote, çà suffit, Biribi
A l
a façon de Barbarie,
M
on ami »

E
nfin, Mesdames, voulez-vous trancher tous ces problèmes
N
e comptez jamais, entre nous, jamais que sur vous-mêmes
P
ortez culotte sans façon,
L
a faridondaine, la faridondon
E
t le bonnet rouge aussi, Biribi,
A
la façon de Barbarie,
M
on ami »

De ces couplets seule subsistait la version paillarde. En 1996, Chantal Grimm, Arlette Mirapeu, Elisabeth Boudjema en chœur, leur redonnèrent couleur révolutionnaire et démarche altière sur fond de mandoline, d'accordéon diatonique et de percussions.


Le vol de l'oiseau

A suivre cette déclinaison féminine de la chanson, a contrario des associations trop hâtives, on découvre l'écho musical d'un rapport sensitif, moral, social non apaisé au monde ; cela même qui en délimite les puissances motrices et émotives. On peut toutefois penser que les modulations contemporaines de cet art modeste-là, sont travaillées par un possible effacement du populaire en ses actes évocateurs et mobilisateurs :

-Par déplacement vers des cultures de genre, oublieuses des univers de classe, des gens de peu comme on a pu le relever en filigrane du Portrait de mes aïeules d'Anne Sylvestre.

-Par euphémisation du message critique dans la critique même de l'oppression, de la stigmatisation, des destins blessés quand la douleur se mue en froissement de tristesse,  quand l'utopie se teinte de nostalgie.

-Par refoulement du dire/chanter de ces sororités souterraines et des symboliques subversives qui les traversent et les portent, puisque ces invocations n'occupent ni les grandes scènes, ni la rue.

En effet, avec cette langue spécifique de chansons nous nous heurtons au paradoxe plus global des frontières versatiles, des tensions récurrentes  entre art populaire et spectacle de masse
[119]. Ces chants nous donnent la mesure d'un art populaire s'écartant en son patrimoine et son actualité, du grand public, figure consumériste où l'on tend trop exclusivement à saisir, d'une façon presque sémantiquement neutre, en tout cas, sans visage ni sédimentations politiques, les destinataires ordinaires des signes, formes et messages esthétiques de faible et moyenne portée.

Dans les chansons, le chant féminin se fraie un chemin dans quelque crypte de la parole. Par la longue migration des choses tues, culturellement muettes, ces chants à la déchirure mélodieuse
[120] conduisent au plus ancien de nous[121]. Et qu'ils soient Raptus de la colère, du sourire, de l'éveil ou du crépuscule, leur sied plutôt le vol de l'oiseau qui passe sans laisser de trace que le passage de l'animal dont l'empreinte reste sur le sol[122].

Mais dans l’univers si plein d’échos de la chanson - ce en quoi elle est bien un art manifeste, formé à ses références, un art se cultivant - qui pourrait parler de fin ?… Et c’est par exemple Rose
[123] qui, dans l’air d’aujourd’hui,  reprend le fil de la vie des chansons témoignant des envers de la fête, témoignant d’un réel qui blesse. C’est une Rose, gamine de son temps, si lointaine et pourtant si proche de jeune promeneuse de la rue Saint Vincent. Comme elle, elle ignore tout de sa destinée. Fragile, sans refuge, elle rejoint alors, dans cette ronde plutôt sombre des prénoms et des portraits féminins, la touchante héroïne de Bruant. Cette fois, c’est par la fenêtre et sur l’onde de la voix d’Anne Sylvestre que cet éternel retour des flottements, des frôlements, des dires et des silences chantés nous fait signe.

«
 Rose elle avait seize ans c’était une gamine
E
lle aimait s’amuser n’y voyait pas de mal
S
es parents la gardaient comme une perle fine
E
lle passait la fenêtre et s’en allait au bal
E
lle voulait s’amuser c’est vrai je le répète
E
lle aimait les garçons surtout pour en rêver
E
lle savait rien des envers de la fête
E
lle couchait parfois mais pour se réchauffer
E
lle ne savait rien j’en suis presque certaine
C
ar sa mère disait qu’elle avait bien le temps
A
ussi ce fut après bon nombre de semaines
Q
u’elle sut que peut-être elle portait un enfant
E
lle n’y crut pas trop ou s’empêcha d’y croire
U
n jour elle ne put le cacher plus longtemps
S
on père la chassa comme dans les histoires
E
t le garçon se moqua d’elle évidemment
R
ose aurait bien voulu ne pas garder la chose
Q
u’elle désavouait de tout son corps surpris

M
ais il était trop tard et la métamorphose
C
ontinuait sans elle et l’effrayait aussi
Q
uand elle se débattit pour la jeter au monde
E
lle dit que surtout elle n’en voulait pas
M
ais on lui mit aux bras une poupée si blonde
Q
ue toute son enfance au cœur lui remonta
E
lle essaya de vivre et n’y fut pas habile
L
a misère est plus dure à qui ne comprend rien
E
lle était isolée dans le désert des villes
E
t personne jamais ne lui tendit la main
E
lle ne savait pas et vous devez me croire
q
u’un enfant çà diffère un peu d’une poupée
E
t quand elle sortait elle avait en mémoire
Q
u’il était dans sa boîte et qu’elle l’avait rangé

M
ais un jour qu’elle avait plus fort que d’habitude
J
oué à la maman et qu’il ne bougeait plus
E
lle a vu plus de gens dans sa solitude
Q
uand elle avait besoin il n’en était venu
V
ous allez la juger du haut de votre tête
M
onsieur le Président et Messieurs de la cour
N
’oubliez surtout pas qu’avec nous tous vous êtes
C
oupables de silence et de manque d’amour
L
e malheur voyez vous est une autre planète
E
t nous devrions bien la découvrir un jour »
 



Des mots, des mots, des mots funambules …Photocomposition de l'auteur

Non je ne parle pas à moins d’extrême urgence
Et même c’est à regret que je le fais,
Mais j’écris des chansons…


Anne Sylvestre



 


[1]Claude Duneton, Histoire de la chanson française de 1786 à 1860, Editions du Seuil, Paris , 1998  

[2]Ce notamment ne signale que les limites d'accès à une documentation historique principalement axée sur la chanson française et francophone du XVIII° au XX° siècle, plus latéralement informée des traditions de l'Europe occidentale et orientale, et sommairement nourrie d'incursions ponctuelles du côté du Folk Song américain et des chants du peuple noir des USA.

[3]Cette appréciation renvoie à un test de comptage effectué dans une anthologie de la chanson française comportant un échantillon de 1100 chansons du seizième siècle à 1919. On dénombre ainsi dans Mémoire de la chanson de Martin Pènet, Editions Omnibus, Paris, 1998, 20 titres de référence aux métiers pour les femmes et 60 pour les hommes.

[4]Chanson de jeunesse du répertoire traditionnel

[5]Jenny l'ouvrière, 1847

[6] La madone aux fleurs, 1937

[7] Ces trois chansons citées, composées par des hommes furent le plus souvent interprétées par des femmes : Anne Sylvestre, Eugènie Buffet, Berthe Sylva entre autres.

[8]Brouillée certes, puisque ces voix n'apparaissent, féminines que dans le masque théâtral et que les femmes n'évoluent vraiment que dans le chœur tragique. 

[9]Remarque précisée par Patrice Hugues in Tissu, selon droit fil et selon biais, essai  édité par la Maison des Arts de la Ville d'Evreux en 2000.

[10]Expression empruntée à Roland barthes in Michelet, Editions du Seuil, Paris, 1954

[11]Cesaria Evora est cette chanteuse du Cap vert devenue tardivement vedette internationale, au gré des accents tristes et dansants  de la Sodade 

[12]Gribouille est une chanteuse qui a débuté à L'échelle de Jacob en 1962. Elle enregistre quarante cinq titres. Elle meurt à 26 ans.

[13]cf. l'article de Claude Javeau Divanités, in Norma, Editions Labor, Bruxelles, 1994 

[14]Yvonne George, muse de Robert Desnos, fait une carrière entre1925 -1940.

[15] Fréhel, d'origine bretonne, fut l'une des figures les plus crues , les plus bouleversantes de la période de maturité de la chanson réaliste française.

[16] Cette expression est une allusion directe au thème historique de la composition Des arbres du sud, dont sera tiré cette chanson poignante sur la ségrégation raciale.

[17]Strange Fruit, dans les milieux de la gauche américaine, cet air sera considéré hymne révolutionnaire. Cette chanson va symboliser les prémices de la lutte pour les droits civiques

[18] La blessure rappelle la femme, la présence féminine qui confère à la musique, fût-elle la plus terrrible, la chaleur d'une confidence écrit Claude Javeau dans l'article précité.

[19]On sait que la représentation des drapés constitue un exercice majeur de l'art graphique et que l'on en retrouve les volumes, les creusements de Michel Ange à Egon Schiele, en passant par le célèbre lit défait, œuvre d'Eugène Delacroix. Voir sur ce point Patrice Hugues dans l'ouvrage précité. Voir également d'Alexandra Fau,Editions de la bibliothèque de l'image, Paris, 2002.

[20] On pense au chant flamenco gitan de basse Andalousie, au Rebetiko des prisons de Symrne et du Pirée, au chant tzigane hongrois et … hors limite de la géographie européenne, au paradigme du blues des esclaves noirs du Sud-Est des USA.

[21] En 1851, P. Dupont édite le premier volume de Chants et chansons comportant le célèbre Chant des ouvriers composé en 1846 ; C. Baudelaire y rédige une notice enflammée, placée en tête de l'ouvrage.

[22]Formulation extraite de l'article de Michel Verret, Les alphabets de la culture in M. Verret Chevilles ouvrières, Editions de l'Atelier, Paris, 1995.

[23] Elles-mêmes à côté des chanteuses légères et des chanteuses comiques…cf. Martin Pénet in Mémoire de la chanson, op. cit. Peut-être un équivalent de désignation et de lexique, dans l'expression "chanteuses de caractère" employée dans les années 50.

[24] Claude Duneton, op. cit.

[25] Ibidem

[26]Expression d'un guitariste gitan rappelant ce lien de leurs danses et chansons à la mendicité - ici, années 1940, à Grenade - in reportage intitulé Filles du feu, fils du vent, archives radiophoniques,  France culture, Août 2002.  

[27]Classification qui reprend le lexique de l'époque et des documents.

[28]Idem

[29]Entre 1909 et 1912, période où il rencontre Monthéus, chansonnier professionnel et auteur à succès. Ce fait est rapporté par Robert Brécy dans autour de la muse rouge : 1909-1939, Editions Christian Pitot, Paris, 1991. 

[30] in Je suis la chanson, 1932 de Clovys

[31] in Chant des chômeurs, 1933 de Ducamp

[32] in Jean la plèbe, 1901 de Pierre Nitou

[33] idem

[34] idem

[35] in  Chanson du chanvre, poème de Louise  Michel, mis en musique par Droccos en 1920

[36] in Croquis de la rue, le ramoneur d'Eugène Bizeau

[37] in la couturière socialiste, 1901 de Pierre Nitou

[38]Le chant des prolétaires d'A. Leroy, chanté jusqu'à la fin du siècle, contient cette figure.

[39]Il est écrit en 1912 par Xavier Privas, apprécié dans les milieux socialistes et libertaires pour ces chansons humaines. Ces informations furent recueillies dans le livre de Robert Brécy, déjà cité. 

[40]Extrait du slogan de Maurice Doublier, chansonnier anarcho-syndicaliste, tué à la guerre en 1916, déclarant "l'avenir de la chanson vraiment peuple est dans les groupements d'amateurs".

[41]Auto-désignation de ces cafés chantants. Affiche de 1927.

[42] Germaine Sillon fut l'auteure de nombreux poèmes pacifistes dans les années vingt ; elle fut l'une des principales militantes de la Muse Rouge ; suspectée pendant la seconde guerre mondiale, elle mourut en 1940.

[43]Maud Geor, l'une des chanteuse les plus célèbres de la Muse Rouge. La légende (?) l'identifie à Yvonne George, version première carrière clandestine ( cf. Robert Brécy, op. cit.).  

[44] Paul Reboux, écrivain, extrait d'un éditorial de 1923.

[45] notamment Chanson nouvelle des faubourgs, Le chant des égaux 

[46]Un nom, Sophie Lapierre, un dessin de Norblin in Robert Brécy La révolution en chantant, Editions Christian Pirot, Paris, 1988

[47]Cela vaut, en effet, pour ceux qui semblent les plus dédiés à l'ivresse de l'instant. Leur hédonisme est l'endroit d'un envers. Dans l'allègre jazz tzigane lui-même…

[48] C'est mon poteau, Paul Paillette, 1908

[49] Gaston Couté, la chanson d'un gas qu'a mal tourné- les moulins morts. Cette chanson fut interprétée jusque dans les années trente dans les cafés chantants et les cabarets montmartrois.

[50] May Picqueray

[51] Mav Picqueray in May  la réfractaire, collection de R. Brécy

[52] formule signée Prévert, réplique du personnage d'Edmond dans Hôtel du Nord (1938).

[53] Eugène Bizeau, Croquis de la rue, La Toussaint

[54]Tout fout le camp, Raymond Asso, 1938

[55]May Picqueray in May la réfractaire archive citée.

[56]Complainte faisant partie du répertoire d’Yvonne George pour partie consacré aux traditionnels chants des ports et des marins.

[57] Cl. Duneton, op. cit.

[58] Savinien Lapointe, La cigale des rues, 1860

[59]Jehan Rictus in Revue Paris qui chante, 1905. La Malibran des rues, à propos de madame Sevestre, chanteuse de rues.

[60]Il s'agit de Django Reinhardt, grand initiateur du jazz manouche.

[61]Michel Verret, Les deux alphabets de la culture, article cité.

[62]De aiein, s’employant que chez les poètes depuis Homère, il signifie d’abord entendre, puis par extension percevoir par la vue, puis percevoir et voir en leur sens abstrait. Ces sources combinent le Bailly, dictionnaire grec/français et le Chantraine, dictionnaire étymologique de la langue grecque.  Ces références furent établies par Jacky Réault.

[63]On pense au récit de Schnuckenack Reinhardt pendant la période du nazisme, in Musiques tziganes - une histoire de familles - document filmé, diffusion arte  / août 2002.

[64]cf Joëlle Deniot, Chansons de la vie en noir in Les œuvres noires de l'art et de la littérature, sous la direction de Alain Pessin et Marie Caroline Vanbremeersch,  Editions l'harmattan, Paris, 2002 

[65]"Une bonne chanson, c'est une chanson que l'on peut peindre" dira Catherine Sauvage, citée par Luc Vidal in Léo Ferré, cahier d'études n°3, Editions du petit véhicule, Nantes, 1999.

[66]Léo Ferré, L'espoir

[67]cf Joëlle Deniot, Le peuple des chansons : la voix des femmes in Sociétés et Représentations, Le peuple dans tous ses états, CREDHESS Paris, 1999.

[68]Léo Ferré, Les poètes, 1965

[69]Vincent Scotto

[70]Jean Duvivier, Pépé- le moko, 1936

[71] Où est-il donc ? Fréhel, 1936. L’image du regard est tirée du film Pépé- le -Moko  

[72]Colette, La vagabonde, collection de la Pléiade, volume 1, œuvres complètes, Gallimard, Paris 1984

[73]Colette, op.cit.

[74]Robert Desnos, série de poèmes intitulée A la mystérieuse ,Œuvres, quarto Gallimard, Paris, 2000. Sur cette rencontre du surréaliste et de la chanteuse réaliste, et ses effets sur la chanson et le poème, cf Joëlle Deniot L'orient de ta voix in  colloque Nommer l'amour .

[75]Le passage est tiré de Mrs Dalloway, publié en 1925.

[76] Jacques Maître, Mystique et féminité, Editions du Cerf, Paris, 1997

[77] L'affranchie ( 1906) Constant Marie, alias Le père Lapurge

[78] Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1830 

[79] Chant Tzigane ( S. Reinhardt )

[80] cf. Tradition du Flamenco, du Fado, du Rébétiko, et du chant tzigane

[81]Nous avons bien sûr des éléments de cette individuation, dans les Coplas du chant amoureux. Cf. Coplas, poèmes de l'amour andalou. Editions Allia, Paris, 2001.

[82] Joëlle Deniot, L'intime dans la voix in Ethnologie Française - octobre 2002

[83] Mon cœur est au coin d'un rue, 1937, chanté par Edith Piaf.

[84] Expression empruntée aux paroles écrites par Edith Piaf pour La belle histoire d'amour, musique de Charles Dumont, 1961. Lorsqu'un homme vient vers moi, je vais toujours vers lui, je vais vers j' n' sais quoi, je marche dans la nuit.

[85]Monique Lange, Edith, Editions JC Lattès, Paris, 1993

[86]Monique Lange, op. cit.

[87] J.Cocteau, à propos de Suzy Solidor

[88]M.Chevalier, à propos de Fréhel

[89] P.Meurisse, à propos de Piaf

[90] Colette, ibidem

[91] Andrée Turcy, Nitta-jô, Florelle, Fréhel, Germaine Lix, en particulier

[92] Colette, ibidem

[93]dans la filmographie des années 50, notamment

[94] Léon Daudet, par exemple, cité par Louis Chevalier in Montmartre du plaisir et du crime,     éditions Robert Laffont, Paris, 1980

[95]Marguerite Duras, Savannah Bay, Minuit, 1983

[96]Marguerite Duras, Hiroshima, mon amour, Gallimard, 1960

[97] A. Sylvestre " Comment je m'appelle"

[98] A. Sylvestre " Petit Bonhomme"

[99] A. Sylvestre "L'histoire de Jeanne- Marie"

[100] A. Sylvestre " Portrait de mes aïeules"

[101] Anne Sylvestre Ecrire pour ne pas mourir, in cd du même nom, EPM 2003

[102]Les femmes sont très faiblement présentes dans l'édition chansonnière de la première moitié du vingtième siècle. Elles seront donc écrivaines et poètes avant que d'être parolières reconnues. Mais il est vrai que l'univers de la chanson draine des couches sociales beaucoup plus populaires que les genres plus nobles de la littérature. Ceci explique peut-être cela.

[103]Brigitte Fontaine, Genre humain, éditions Christian Pirot, Saint- Cyr- sur- Loire, 1997

[104]Brigitte Fontaine, Y' a une drôle d'odeur dans la cuisine

[105]Brigitte Fontaine, Conne

[106] Claire, De peur et d'eau

[107] Claire, Diogène

[108]Barbara, Catherine Ribeiro, Michèle Bernard sont dans ce cas

[109]Juliette Noureddine, pour la plus célèbre d'entre elles

[110]Anne Sylvestre, Michèle Bernard réactualisent ces pièces d'anthologie tirées des folklores régionaux, et de quelques refrains du XIX°siècle.   

[111]C'est Barbara chantant Madame Arthur

[112]C'est Catherine Ribeiro chantant les prisons du roy

[113] Le festin de Juliette, les morts sont tous ivres

[114]à nuancer pour la seconde génération, héritière d'un fantastique du mouvement musical et de la référence située plutôt du côté d'Edgar Alan Poe

[115]Chants de femmes, cassette vidéo, 1994, réalisation Robert Olivier, Olivier films

[116] Vie de femme in cassette vidéo, 1994, réalisation Robert Olivier, Olivier films

[117]Michelle Bernard, Sous les niaoulis

[118] La femme libre, Maurice Boukay,Arthur, Marcel Legay 1896

[119]Richard Shusterman, Légitimer la légitimation de l'art populaire, article in Politix, n°24, 1993

[120]Fernando Pessoa, Poésies d'Alvaro de Campos, Editiond Galliùard, Paris, 1960

[121]Fernando Pessoa, op.cit.

[122]Fernando Pessoa, le gardeur de troupeaux, XLIII, Editiond Gallimard, Paris, 1960

[123] Anne Sylvestre, Rose, in Ecrire pour ne pas mourir, EPM 2003



Joëlle DENIOT

Professeur de Sociologie à l'Université de Nantes,
membre nommée du CNU.
Droits de reproduction et de diffusion réservés ©


 

 



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